un peu de tout, un peu de moi

Un mot, un dessin, une réflexion... Parfois, c'est ici que commencera un roman, une nouvelle... C'est le lieu d'exposition de mes oeuvres.. Ce sont aussi mes réflexions sur tout et sur rien.

07 octobre 2018

Anselme de Cantorbéry - La preuve de l’existence de Dieu

----- Une Carte postale -----

 

Un tout petit peu après l’An Mil et ses terreurs, en plein Moyen Âge, nous sommes dans les Alpes, dans le nord de l’Italie actuelle, tout près de la frontière française actuelle, une petite ville de montagne au creux du val d’Aoste. Cette petite ville italienne, Aoste, est une ancienne colonie romaine dont elle a gardé le plan “hippodamien” (en damier) et quelques bâtiments (théâtre, forum, arc de triomphe, …). La ville est un chemin de passage pour les pèlerins en route vers Rome (venant de France et de Bourgogne).

Anselme est né dans cette ville en 1033. Ses parents, Ermenberge et Gandulf, sont des nobles lombards sans doute liés aux comtes de Toscane. Il devient clerc (trois voeux) à l’église d’Aoste sous la houlette des bénédictins mais il est en rupture avec eux et avec son père. En 1056, sa mère décède et il décide de quitter Aoste pour trouver un écolâtre (maître d’une école d’abbaye ou de cathédrale). Avec un condisciple, il se dirige vers la Bourgogne puis vers la France et aboutit à Avranches, en Normandie qui dépend de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Il a là comme écolâtre, Lanfranc.

En 1060, après quelques hésitations sur sa vocation, il devient moine à l’Abbaye Notre-Dame du Bec (toujours en Normandie). Cette Abbaye est alors connue pour posséder un grand nombre de traductions des auteurs de l’Antiquité. Anselme devient prieur de l’Abbaye en 1063 et y enseigne puis en devient abbé en 1078. Il reçoit sa crosse de Guillaume le Conquérant qui vient de conquérir l’Angleterre.

 

----- Une carrière chahutée: l'archevêque rebelle -----

 

Le Vicomte d’Avranches, voisin d’Anselme, Hugues Le Loup, devenu également Comte de Chester (à côté du Pays de Galles), l’invite en 1098, de l’autre côté de la Manche pour rétablir l’église galloise qui a souffert de la conquête. Anselme reste en Angleterre et se voit offrir le siège de l'Archevêque de Cantorbéry à la suite de son ancien maître Lanfranc par le roi Guillaume le Roux. Dans l’idée de la réforme grégorienne qui veut séparer l’Eglise du pouvoir temporelle, il refuse la proposition du roi tant qu’il ne la reçoit pas du pape (Querelle des investitures  - 1093).

Le roi convoque un concile à Rockingham en 1095. Guillaume de Saint-Calais y porte contre Anselme l'accusation d'avoir violé son vœu de fidélité au roi et de vouloir s'emparer d'une prérogative royale, celle de reconnaître un pape. Les barons siégeant à l'assemblée rejettent la proposition de déposer l'archevêque, moins par faveur pour celui-ci que par opposition au pouvoir central. De ce point de vue, Anselme a été associé à la défense des libertés parlementaires.

Des négociations secrètes sont conduites par le légat Guillaume d'Albano avec les représentants du roi. Elles aboutissent à la remise du pallium à Anselme et son agrément par le roi le 10 juin 1095 au palais de Windsor, et non à celui du Latran. En échange, le roi reconnaît Urbain II mais c'est au prix d'un accord concordataire* soumettant les investitures à son véto.

Une fois en place, Anselme ne répond pas à l'appel du concile de Clermont et refuse d'envoyer des hommes du royaume d'Angleterre en Terre sainte, non qu'il désapprouve la croisade mais il la préconise, par exemple à son beau-frère et ses neveux, comme une recherche spirituelle.

La même année, il nomme Ernulf prieur du chapitre cathédral de Cantorbéry et le charge de faire de la cathédrale le bâtiment le plus remarquable du royaume. Les travaux durent dix ans. Une seconde crypte est construite, remarquable par la technique employée, Notre-Dame des Soupirailles. La taille de la nef est doublée.

Deux ans de conflit durant, l'archevêque et le roi campent sur leurs positions. Manquant de l'appui financier de l'archevêché au cours d'une troisième campagne dans les Marches galloises, Guillaume se décide en 1097 à saisir les revenus ecclésiastiques, ne laissant d'autre choix à Anselme que de s'exiler. L'archevêque se réfugie à Lyon puis à Rome où il écrit Cur Deus homo (Pourquoi Dieu [s'est-il fait] homme).

Six mois plus tard, le 2 août 1100, Guillaume le Roux, âgé d'une quarantaine d'années, meurt au cours d'une partie de chasse. Henri Beauclerc se fait couronner, signe la Charte des libertés et invite le primat à mettre un terme à son exil. Anselme accepte de revenir à Londres et de rendre hommage à Beauclerc pour l'honneur de Cantorbéry et pour légitimer Henri face à son aîné Robert Courteheuse.

Anselme pourra enfin se proclamer « archevêque de Cantorbéry et primat de Grande-Bretagne et d'Irlande et vicaire du haut pontife Pascal », ce qui signifie dans les faits qu'il a étendu l'autorité de Église d'Angleterre sur le Pays de Galles.

Une autre querelle l’oppose ensuite à l’autre primat d’Angleterre, qu’il a lui-même mis en place, Gérard, archevêque d'York. il s’exile une seconde fois pour Rome en 1103. Trois ans plus tard, il revient à Londres sans que la querelle soient terminée, elle est seulement apaisée. A sa mort, le 21 avril 1109, même s’il a pu mettre en place certains aspects de la réforme grégorienne (paroisses), il n’est pas parvenu à rapprocher l’Eglise d’Angleterre et la papauté.

Il sera canonisé en 1494 (la demande date de 1163 par Thomas Beckett) et sera fait Docteur de l'Église en 1720. Il est fêté le 21 avril. 

Il composa un grand nombre d'ouvrages sur la théologie et la métaphysique, et eut une large influence sur la théologie et la philosophie de son époque. Son œuvre théologique (essentiellement le Proslogion et le Monologion) cherche à fonder rationnellement la foi chrétienne. 

 

----- Un texte ------

 

Preuve ontologique de l'existence de Dieu  - L’argument ontologique

Dans le Prosologion, Anselme s'exprime ainsi : 

“Donc, Seigneur, Toi qui donnes l’intelligence à la foi, donne-moi, autant que Tu sais le faire, de comprendre ce que Tu es, comme nous croyons, et que Tu es ce que nous croyons.

Et certes, nous croyons que Tu es quelque chose de tel que rien ne se peut penser de plus grand (aliquid quo nihil maius cogitari possit). N’y a-t-il pas une nature telle parce que l’insensé a dit dans son coeur : « Dieu n’est pas » ?

Mais il est bien certain que ce même insensé, quand il entend cela même que je dis : « quelque chose de tel que rien ne se peut penser de plus grand », comprend ce qu’il entend, et que ce qu’il comprend est dans son intellect, même s’il ne comprend pas que ce quelque chose est (existe). Car c’est une chose que d’avoir quelque chose dans l’intellect, et autre chose que de comprendre que ce quelque chose existe. En effet, quand le peintre imagine ce qu’il va faire, il a certes dans l’intellect ce qu’il n’a pas encore fait, mais il comprend que cette chose n’est (n’existe) pas encore. Et une fois qu’il l’a peinte, d’une part il a dans l’intellect ce qu’il a fait, et d’autre part il comprend que cela est (existe). Donc l’insensé aussi, il lui faut convenir qu’il y a bien dans l’intellect quelque chose de tel que rien ne se peut penser de plus grand, puisqu’il comprend ce qu’il entend, et que tout ce qui est compris est dans l’intellect.

Et il est bien certain que ce qui est tel que rien ne se peut penser de plus grand ne peut être seulement dans l’intellect. Car si c’est seulement dans l’intellect, on peut penser que ce soit aussi dans la réalité, ce qui est plus grand. Si donc ce qui est tel que rien ne se peut penser de plus grand est seulement dans l’intellect, cela même qui est tel que rien ne se peut penser de plus grand est qu’on peut penser quelque chose de plus grand ; mais cela est à coup sûr impossible.

Il est donc hors de doute qu’existe quelque chose de tel que rien ne se peut penser de plus grand, et cela tant dans l’intellect que dans la réalité.” (Proslogion, ch. 2)

L'argument d'Anselme peut être résumé de la façon suivante :

  1. Dieu est ce qui est tel que rien de plus grand, de meilleur, ne peut être conçu ; (si je peux dire à propos de quelque chose, ce serait mieux si… je ne parle pas de Dieu).

  2. Il y a des choses qui existent dans la compréhension (dans la tête) et des choses qui existent dans la réalité (mais pas forcément dans la compréhension car on ne les connait pas encore) et des choses qui sont dans les deux ensembles (choses qui existent dans la réalité et que je connais):

  3. Une chimère peut être terrifiante mais elle n’existe que dans la Compréhension (dans l’intellect), elle serait beaucoup, beaucoup plus terrifiante si elle existait dans la réalité...

  4. or même “l'insensé” qui nie l'existence de Dieu a dans son intelligence une représentation de Dieu, il a une notion de Dieu ne fusse que pour la nier ;

  5. donc Dieu existe au moins en un endroit (dans l’intellect), et comme Il est tel que rien de plus grand ne peut être conçu, Il existe aussi hors de l'intelligence de l'insensé, dans la Réalité car là, Il serait encore plus grand.

 

Cet argument consiste à considérer que l'existence est une perfection : Dieu est l'être qu'on peut concevoir de plus parfait. Si un tel être n'existe que dans l'esprit de celui qui le pense, alors on peut toujours concevoir un être similaire qui aurait de surcroît la propriété d'exister. Un tel être serait donc “plus grand” (plus parfait) que celui qui n'existe pas et qui serait seulement imaginé. Dire que Dieu n'existe pas est donc contradictoire avec le concept même de Dieu : s'il n'existe pas, ce qui est « tel que rien de plus grand ne puisse être pensé » est tel que quelque chose de plus grand peut être pensé. 

L'objectif d'une preuve rationnelle de l'existence de Dieu était notamment pour Anselme de convaincre les incroyants, comme le montre la mention de « l'insensé » qui nie l'existence de Dieu. Si on suit la démarche anselmienne, il est en effet irrationnel de nier l'existence de Dieu, puisque ce serait soutenir une contradiction logique. 

 

----- Une Aporie suivie d’une pirouette ------

 

L’argumentation d’Anselme semble coincer quelque part, c’est ce qu’on appelle une aporie. Celle-ci fut relevée du temps d’Anselme par Gaunilon (v.990 - 1083), moine bénédictin de l’abbaye de Marmoutier près de Tours en France. Gaunilon soutient que l’argument ontologique de saint Anselme échoue parce qu’une telle logique obligerait à conclure que beaucoup de choses existent alors qu'elles n’existent manifestement pas.

Ex. La plus parfaite des îles imaginables (dans l’intellect), n’est pas aussi parfaite que si elle existait alors qu’elle n’existe pas (donc elle n’est pas la plus parfaite).

Ex. La plus effrayante créature imaginable (dans l’intellect), n’est pas aussi effrayante que si elle existait alors qu’elle n’existe pas (donc elle n’est pas la pire créature).

Anselme revient sur son argumentation suite à cette contre-proposition de Gaunilon. Il ajoute un aspect “essentiel” à la propriété “perfection” de Dieu (la perfection fait donc, pour lui, partie de la définition de base de Dieu, de l’essence de Dieu), alors que cette même propriété serait “accidentelle” pour l’île (elle ne fait pas partie des propriétés essentielles de l’île, des propriétés qui “définissent” une île)…

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) n'était guère plus convaincu par l'argument d'Anselme. Selon lui, l'existence n'est pas une perfection, une amélioration de l’être. Un être qui existe n'est pas logiquement supérieur à un être qui n'est que pensé. Ainsi, l'argument ne prouve pas l'existence de Dieu.

L'argument ontologique pose un autre problème: imaginons que je définisse un « objet 1 » ovale, bleu et qui pèse une tonne. Puis que je définisse un « objet 2 » ovale, bleu, qui pèse une tonne et qui existe. La seule différence entre l'objet 1 et l'objet 2 est que l'un existe, l'autre pas. Quand j'essaie de penser à l'objet 2, je ne fais que concevoir l'objet 1. L'objet 1 auquel je pense (car je ne peux pas penser à l'objet 2) n'existe que dans mon imagination et n'est donc pas l'objet 2. Le même problème se pose par rapport à la preuve ontologique. L'être que j'imagine, tel qu'aucun être plus grand ne puisse être pensé, est-il Dieu ? Seulement si Dieu existe ! L'argument ontologique pose donc en postulat l'existence de Dieu, ce qui le rend invalide.

Emmanuel Kant (1724-1804) est considéré comme le philosophe qui a récusé une fois pour toute l'argument ontologique.

Si l'on a un triangle, on ne peut pas nier que la somme de ses angles fasse 180° (c'est l'une de ses propriétés essentielles). Dire que la somme des angles d'un triangle n'est pas égale à 180° est une contradiction. En revanche, si on supprime ensemble le prédicat (la somme des angles...) et le sujet (le triangle), la contradiction est résolue. Et l'on ne peut pas déduire l'existence du triangle de son essence: s'il est impossible que la somme des angles d'un triangle ne soit pas égale à 180°, il n'est pas nécessaire que quelque chose comme un triangle existe, l'existence n'étant pas une propriété. Le triangle et Dieu sont ici comparables. L'erreur ainsi dénoncée par Kant est de considérer l'existence comme un prédicat de la même nature que les autres. Les choses ne possèdent pas l'existence comme elles possèdent d'autres propriétés.

Pour Kant, l'existence n'est prouvable que par l'expérience (empiriquement) et non par le raisonnement.

Cela ne signifie pas que Dieu n'existe pas, mais seulement que nous ne pouvons déduire l'existence de Dieu de sa simple essence.

 

-------------

* accord entre l'Eglise et un Etat

Posté par xmarabout à 14:02 - Si philosopher peut mener quelque part... - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,

Commentaires

Poster un commentaire